Chaque année, des milliards de gobelets, de contenants alimentaires et de couvercles à usage unique sont consommés et jetés dans les villes européennes. Rien qu'au Danemark, environ 200 à 300 millions de gobelets jetables sont jetés chaque année. À Lisbonne, on estime que 25 000 gobelets en plastique à usage unique circulent lors d'une seule soirée de week-end animée. À Aarhus, la deuxième ville du Danemark, les autorités ont constaté que près de la moitié des déchets dans les poubelles publiques provenait des emballages de vente à emporter de nourriture et de boissons.
Il ne s'agit pas seulement de statistiques sur la gestion des déchets. Elles révèlent une défaillance systémique dans la manière dont nous concevons la consommation de repas et de boissons hors domicile. Les emballages de vente à emporter à usage unique suivent un modèle linéaire « fabriquer, consommer, jeter » qui épuise les ressources, génère des émissions de gaz à effet de serre, alimente les dépôts sauvages et pèse lourdement sur les services municipaux de gestion des déchets.
Mais il existe une alternative — et elle fonctionne déjà.
À travers l'Europe, une nouvelle génération de systèmes urbains d'emballages réemployables démontre qu'il est possible de conjuguer la praticité de la consommation nomade avec de véritables pratiques circulaires. Ces systèmes remplacent les gobelets et contenants jetables par des équivalents durables et réemployables qui sont collectés, nettoyés et hygiénisés professionnellement, puis redistribués dans une boucle continue.
Cet article examine ce qu'exige la création et l'exploitation d'un système urbain performant d'emballages réemployables pour la vente à emporter : les caractéristiques clés qui définissent ces systèmes, les différents modèles actuellement en vigueur en Europe, les équilibres financiers et une analyse approfondie de l'une des réalisations les plus avancées au monde — le système REUSEABLE à Aarhus (Danemark), exploité par TOMRA Reuse.
Pourquoi c'est important : les bénéfices des systèmes urbains de réemploi
La transition d'emballages à usage unique vers des emballages réemployables à l'échelle d'une ville apporte des bénéfices qui dépassent largement la simple réduction des volumes de déchets. Lorsqu'il est bien conçu et mis en œuvre de manière rigoureuse, un système urbain de réemploi crée une valeur tangible sur les plans environnemental, économique et social.
Bénéfices environnementaux
- Réduction significative des déchets : un système urbain de réemploi élimine directement des tonnes de déchets d'emballages à usage unique chaque année. Rien que pendant le festival culturel Aarhus Festuge, plus de 150 000 gobelets REUSEABLE ont été utilisés en 10 jours — un volume qui aurait rempli plus de 1 200 poubelles publiques si des gobelets jetables avaient été employés.
- Baisse des émissions de gaz à effet de serre : remplacer les gobelets jetables par des modèles réemployables peut réduire les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 70 %. Une étude menée par le cabinet de conseil environnemental Eunomia en 2023 a confirmé que les gobelets réemployables affichent une empreinte carbone inférieure à celle des gobelets en carton à usage unique dès lors que le système atteint un taux de retour d'au moins 83 % et un minimum de six rotations par gobelet.
- Préservation des ressources naturelles : les emballages réemployables prolongent la durée de vie des matériaux, réduisant drastiquement l'extraction de matières premières, la production à forte intensité énergétique et la consommation d'eau requise pour fabriquer des contenants jetables. L'infrastructure de lavage du centre d'hygiénisation TOMRA Reuse à Aarhus ne consomme que 0,5 décilitre d'eau par gobelet — contre environ 2,5 décilitres d'eau nécessaires pour fabriquer un seul gobelet en carton jetable.
- Diminution des déchets sauvages : grâce à des points de collecte automatisés accessibles 24h/24 et 7j/7 et à une incitation financière à la déconsigne, les systèmes de réemploi réduisent considérablement les emballages abandonnés sur les trottoirs, dans les parcs et dans les cours d'eau.
Bénéfices économiques
- Diminution des coûts de gestion des déchets : lorsque les emballages sont maintenus dans la boucle au lieu d'être jetés, les collectivités voient diminuer leurs dépenses de collecte, de tri et d'élimination des déchets. Le nettoyage de la voirie gagne en efficacité et les matériaux recyclables ne polluent plus le flux des ordures ménagères résiduelles.
- Création d'emplois locaux : le fonctionnement d'un système de réemploi — comprenant la logistique de collecte, l'hygiénisation industrielle, le contrôle qualité et la redistribution — génère des emplois locaux non délocalisables.
- Économies de coûts à long terme : en Europe, la tendance s'accélère vers l'internalisation des coûts sociétaux réels des emballages jetables, via des redevances environnementales, des taxes locales sur les emballages ou des interdictions pures et simples. Cela confère aux emballages réemployables pour la vente à emporter un potentiel d'économies globales substantielles par rapport aux solutions à usage unique.
Bénéfices sociaux et réglementaires
- Conformité réglementaire : le Règlement européen sur les emballages et les déchets d'emballages (PPWR), entré en vigueur en février 2025 et applicable à partir d'août 2026, impose aux restaurants et cafés d'offrir aux consommateurs la possibilité d'apporter leurs propres contenants d'ici 2027 et de proposer des emballages réemployables pour la vente à emporter d'ici 2028. D'ici 2030, la législation fixe un objectif de 10 % d'emballages réemployables pour les repas à emporter prêts à consommer. Les villes qui déploient une infrastructure de réemploi dès maintenant seront idéalement positionnées pour respecter ces obligations.
- Engagement citoyen et culture de durabilité : un système de réemploi visible et efficace crée un lien concret entre le geste individuel du consommateur et des résultats écologiques globaux, renforçant la culture de responsabilité environnementale.
- Une ville plus propre et plus agréable : les collectivités doivent pouvoir proposer des espaces publics soignés, accueillants et sûrs. Les emballages jetables deviennent des déchets immédiatement après consommation. Les systèmes de réemploi éliminent la principale source d'abandon de déchets dans les rues. De plus, la valeur de consigne incite d'autres personnes à ramasser et rapporter les gobelets éventuellement délaissés.
Caractéristiques clés des systèmes urbains d'emballages réemployables
Tous les systèmes de réemploi ne se valent pas. Un système urbain réellement performant requiert la combinaison d'une infrastructure bien pensée, d'incitations financières adaptées, d'une gouvernance rigoureuse et d'un engagement constant à rendre le service aussi pratique que possible pour les consommateurs et les professionnels. En s'appuyant sur les cadres élaborés par les experts et les praticiens de terrain, cette section détaille les piliers indispensables à la réussite d'un tel dispositif.
Critères essentiels du système : le cadre RSVP de Zero Waste Europe
Zero Waste Europe (ZWE), à travers son projet ReuSe Vanguard Project (RSVP), a mis au point un plan d'action (Blueprint) pour harmoniser le déploiement des systèmes d'emballages réemployables de vente à emporter en Europe. Ce document définit cinq critères incontournables que tout système urbain de réemploi devrait respecter :
- L'efficacité : le système doit garantir des taux de retour élevés et une grande fluidité opérationnelle pour que les objectifs environnementaux soient atteints.
- La simplicité d'utilisation : le système doit être facile d'accès. Cela exige un maillage dense de points de collecte, une signalétique limpide, des procédures de restitution intuitives et une large disponibilité des emballages sur les points de vente. Si rapporter un gobelet demande un effort disproportionné par rapport au fait de le jeter, l'adoption chutera.
- L'interopérabilité : les usagers doivent pouvoir utiliser le même système auprès d'une multitude de commerces et dans différents quartiers. Un système « ouvert » — où les gobelets et contenants de différents commerçants peuvent tous être restitués dans une infrastructure commune partagée — est indispensable pour changer d'échelle et offrir une vraie commodité.
- L'inclusivité : le système doit être accessible à tous les acteurs économiques locaux, du petit café de quartier jusqu'aux grands stades et salles de spectacle.
- La sécurité et l'hygiène : les contenants doivent être collectés et acheminés efficacement vers un centre d'hygiénisation professionnel, nettoyés selon les normes d'hygiène alimentaire, contrôlés puis redistribués rapidement.
Début mars 2026, ZWE a organisé un voyage d'études au Danemark dans le cadre du projet RSVP, rassemblant environ 80 délégués issus d'administrations municipales, d'ONG et d'experts en politiques de durabilité venus de plus d'une douzaine de pays européens. L'étape d'Aarhus a été accueillie par TOMRA Reuse et la municipalité d'Aarhus : les participants ont pu visiter le centre d'hygiénisation, tester les automates de déconsigne et participer à des ateliers sur le passage à l'échelle du réemploi.
Les sept piliers de TOMRA pour changer d'échelle dans le réemploi
En complément des critères de ZWE, TOMRA Reuse a identifié sept piliers fondamentaux pour structurer et faire grandir un système d'emballages réemployables à l'échelle d'une ville, tirés de son expérience concrète à Aarhus et Lisbonne :
1. Un système géré ouvert (Open Managed System - OMS) : le système doit pouvoir accepter des emballages de différents fournisseurs, chaque pièce étant identifiée de manière unique par un code QR sérialisé ou une puce RFID. Cela permet une traçabilité totale, la gestion des consignes et le suivi précis des performances sur l'ensemble du réseau.
2. Une infrastructure de collecte automatisée : des automates de déconsigne installés dans les zones à forte affluence offrent une disponibilité 24h/24 et 7j/7 aux consommateurs et assurent une collecte massifiée et efficace. À Aarhus, TOMRA gère plus de 25 points fixes de collecte automatisée, ainsi que des installations mobiles lors des événements urbains. Tout commerce peut adhérer librement au dispositif, et plus de 58 établissements du centre-ville y participent activement.
3. Une gestion numérique de la consigne : un système de consigne 100 % dématérialisé — où l'usager présente simplement sa carte bancaire sans contact ou son smartphone pour être remboursé instantanément — supprime les contraintes de gestion des espèces et fonctionne sans friction pour les habitants comme pour les touristes. Aucune application ni inscription n'est requise. L'infrastructure de paiement des systèmes TOMRA est déployée en partenariat avec Visa, Mastercard et Shift4.
4. Une hygiénisation industrielle centralisée : des centres professionnels garantissent que les contenants sont lavés selon les normes d'hygiène alimentaire les plus strictes, inspectés et remis en circulation rapidement. Les commerçants sont ainsi totalement déchargés de la contrainte du lavage en boutique — un atout décisif par rapport aux modèles reposant sur le nettoyage sur place.
5. Une logistique intégrée : une logistique rigoureuse relie la collecte, le lavage et la redistribution. Elle comprend l'optimisation des tournées, la prévision des volumes et une coordination fluide entre les équipes de terrain et le centre d'hygiénisation.
6. Une plateforme numérique et la transparence des données : une plateforme centrale suit chaque contenant tout au long de son cycle de vie — stockage, livraison, vente, retour, lavage, contrôle qualité, activation de consigne, nombre de rotations et recyclage en cas d'usure. Ces données facilitent l'optimisation opérationnelle, la conformité réglementaire et un reporting auditable.
7. Un partenariat municipal et un cadre incitatif : l'implication de la collectivité locale est une condition indispensable de réussite. Le soutien de la mairie apporte de la légitimité, facilite l'octroi d'autorisations pour implanter des automates dans l'espace public, veille à l'application des règles et donne confiance aux restaurateurs.
« Le véritable déclic pour nous a été de rejoindre un système explicitement soutenu par la municipalité. Cela nous a donné la certitude qu'il s'agissait d'un engagement durable pour la ville, et non d'une initiative passagère. Nos clients apprécient la simplicité du dispositif, et pour notre équipe, la transition s'est faite sans heurts car nous n'avons pas à gérer le lavage ni le stockage de milliers de gobelets dans notre établissement. »
Aperçu des différents modèles actuellement en usage
À travers l'Europe, plusieurs modèles opérationnels d'emballages réemployables pour la vente à emporter ont vu le jour. S'ils partagent tous l'objectif de réduire les emballages jetables, ils diffèrent profondément dans leur façon d'inciter au retour, de gérer la logistique et d'offrir de la commodité aux usagers et aux commerçants.
Modèle 1 : système de consigne avec automates de collecte connectés
Exemples : REUSEABLE (Aarhus, Danemark), CopoMais (Lisbonne, Portugal), ClubCup (Copenhague, Danemark)
Dans ce modèle, le client paie une consigne lors de l'achat d'une boisson ou d'un plat à emporter. Il peut ensuite déposer les contenants vides à tout moment (24h/24, 7j/7) dans des automates de déconsigne répartis dans la ville. Le remboursement est versé directement et instantanément sur sa carte bancaire sans contact, sans qu'aucune application ni inscription préalable ne soit nécessaire.
Caractéristiques clés des systèmes de consigne avec automates de retour
- Système géré ouvert : conçu pour traiter des contenants de plusieurs marques et fabricants grâce à des codes QR ou puces RFID sérialisés.
- Restitution 24h/24 et 7j/7 : les automates situés sur la voie publique garantissent une accessibilité permanente, indépendamment des horaires des commerces.
- Remboursement numérique instantané : crédit direct sur carte bancaire, supprimant la gestion des espèces au comptoir.
- Hygiénisation industrielle centralisée : le lavage et le contrôle qualité sont externalisés dans des centres professionnels dédiés.
- Confort maximal pour les commerçants : aucun espace nécessaire pour laver ou stocker de grandes quantités d'emballages usagés en boutique.
Modèle 2 : système de consigne avec retour manuel en magasin
Exemple : RECUP/Rebowl (Allemagne)
Dans ce modèle, les clients s'acquittent également d'une consigne au moment de l'achat, mais la restitution des emballages s'effectue manuellement au comptoir des commerces partenaires. Le personnel réceptionne les contenants, vérifie leur état et rembourse la consigne en espèces ou sous forme d'avoir.
Caractéristiques clés des systèmes de consigne avec retour manuel
- Retour au comptoir des commerces : les contenants sont rapportés en main propre au personnel des établissements participants.
- Remboursement en caisse : la restitution des fonds est traitée manuellement par les employés.
- Lavage en boutique ou mixte : de nombreux commerces prennent en charge le nettoyage sur place, bien que des options de collecte mutualisée existent également.
- Investissement matériel initial réduit : ne nécessite pas d'automates sur l'espace public, mais mobilise du temps et de l'espace chez les commerçants.
Modèle 3 : système avec pénalité en cas de non-restitution
Exemple : Vytal (Allemagne)
Au lieu de prélever une consigne lors de l'achat, ce modèle permet aux consommateurs d'emprunter gratuitement des contenants réemployables via une application mobile dédiée. L'usager dispose d'un délai déterminé (par exemple 14 jours) pour rapporter le contenant chez un commerçant partenaire ; en cas de non-restitution dans les délais, le prix du contenant lui est débité sur son compte.
Caractéristiques clés du système avec pénalité pour non-restitution
- Aucune consigne préalable : l'usager bénéficie des contenants sans avance financière immédiate.
- Application mobile et inscription obligatoires : les utilisateurs doivent créer un compte et enregistrer un moyen de paiement pour utiliser le service.
- Retour scanné en boutique : la restitution s'effectue au comptoir des commerces en scannant le contenant via l'application.
- Frein pour les usagers occasionnels : l'obligation de télécharger une application et de créer un compte peut freiner l'adoption par les touristes ou les clients de passage.
Le choix d'un modèle dépend des spécificités locales, des objectifs de déploiement, du cadre réglementaire et des capacités d'investissement de chaque ville. Pour les collectivités désireuses d'implanter le réemploi à l'échelle de toute l'agglomération et d'offrir un confort maximal aux usagers comme aux commerçants, les systèmes de consigne avec automates de collecte connectés (Modèle 1) offrent le plus fort potentiel d'adoption et les taux de retour les plus élevés.
« Les solutions de réemploi fonctionnent de manière optimale lorsque rapporter un contenant est aussi simple que de le consommer. L'exemple de Fribourg démontre comment les automates de collecte complètent efficacement les réseaux existants pour combler le fossé entre consommation nomade et restitution sans contrainte. »
Le cadre réglementaire comme levier et moteur des systèmes urbains de réemploi
Si la conception opérationnelle détermine l'efficacité quotidienne d'un système de réemploi, les politiques publiques en dictent le rythme, l'ampleur et la pérennité. Partout en Europe, la réglementation passe de simples recommandations volontaires à des obligations fermes qui redéfinissent le marché de la vente à emporter.
On distingue trois leviers majeurs par lesquels les politiques publiques soutiennent et développent les systèmes urbains de réemploi :
1. Garantir l'impact environnemental par des exigences minimales
Pour apporter un bénéfice écologique incontestable par rapport aux contenants jetables, les emballages réemployables doivent effectuer un nombre suffisant de rotations. Les études s'accordent sur le fait qu'un seuil minimal de 10 rotations par contenant garantit une empreinte environnementale nettement inférieure à celle d'un produit jetable. Les politiques publiques peuvent ainsi fixer des normes de durabilité et des taux de retour minimaux pour sécuriser les gains environnementaux.
2. Stimuler l'adoption et rééquilibrer les règles du jeu économique
Les emballages à usage unique ont externalisé leurs coûts environnementaux pendant des décennies. L'instauration de taxes sur les emballages jetables — comme la taxe municipale pionnière de Tübingen (0,50 € par contenant jetable) ou les redevances de Fribourg — combinée à des tarifs éco-modulés de responsabilité élargie des producteurs (REP) rétablit l'équilibre en rendant l'option réemployable économiquement avantageuse pour les commerces et attractive pour les consommateurs.
3. Accompagner la transition par des standards et des infrastructures partagées
La multiplication de systèmes fermés et incompatibles sème la confusion chez les usagers. Les collectivités publiques peuvent imposer des normes d'interopérabilité et soutenir le déploiement de réseaux partagés de collecte et d'hygiénisation, permettant à l'ensemble des commerçants de s'appuyer sur une infrastructure commune performante au lieu de fragmenter les efforts.
Les principaux domaines dans lesquels des orientations politiques sont nécessaires sont les suivants :
- Infrastructures partagées dans les espaces publics, en particulier dans les zones densément peuplées où des points de retour à forte fréquentation sont essentiels pour la commodité.
- Couverture minimale des points de retour, afin que les consommateurs puissent rapporter les emballages facilement et à tout moment.
- Incitations au retour harmonisées, telles que les niveaux de consigne ou de pénalité, afin d'éviter toute confusion et de garantir un taux de retour élevé.
- Conception, marquage et étiquetage des emballages, afin que les utilisateurs puissent facilement identifier les emballages réutilisables et comprendre comment les rapporter.
- Rôles et responsabilités clairement définis, pour les municipalités, les commerçants, les opérateurs de système et les producteurs.
- Obligations des commerçants, notamment quand et comment des emballages réutilisables doivent être proposés.
- Obligations des opérateurs de système, notamment en matière de traçabilité, de reporting, de normes d'assainissement et de transparence des performances.
- Communication et sensibilisation des utilisateurs, pour aider les consommateurs à comprendre le système et à adopter de nouvelles habitudes.
Ce rôle des politiques publiques est étroitement lié à l'un des principaux enseignements tirés des systèmes de réemploi à l'échelle d'une ville : la commodité est déterminante. L'expérience d'Aarhus montre que la multiplication des points de collecte à proximité des lieux de vente des emballages réutilisables est un moteur essentiel de l'adoption par les utilisateurs. Les politiques publiques peuvent y contribuer en accordant l'accès à l'espace public, en intégrant les points de retour dans l'urbanisme et en veillant à ce que les infrastructures partagées soient considérées comme faisant partie intégrante des infrastructures d'économie circulaire de la ville.
De l'obligation à la mise en œuvre : l'importance du contrôle et des conditions opérationnelles
L'ambition réglementaire ne suffit pas à elle seule. L'expérience montre qu'imposer aux commerces l'obligation de proposer des contenants réemployables sans leur fournir d'outils opérationnels ni contrôler l'application de la règle conduit souvent à une adoption purement symbolique. Pour que la loi modifie réellement les pratiques sur le terrain, elle doit s'accompagner d'infrastructures accessibles et d'une vérification effective.
Le Portugal illustre également l'importance de passer d'une ambition politique générale à des exigences systématiques en matière de réemploi. Dans le cadre de la mise en œuvre du PPWR et de l'élaboration des politiques nationales et locales, les obligations de proposer des solutions de réemploi doivent être complétées par des obligations de reporting, une intégration dans les régimes de REP, des exigences de performance et un contrôle de leur application par les autorités compétentes.
C'est là que les politiques publiques peuvent contribuer à faire en sorte que le réemploi ne soit pas seulement disponible en théorie, mais réellement adopté dans la pratique.
La politique européenne fixe le cap, mais une action nationale et locale est nécessaire
Le règlement européen relatif aux emballages et aux déchets d'emballages (PPWR) trace une trajectoire réglementaire importante pour le réemploi, mais son succès dépendra largement de sa mise en œuvre aux niveaux national et local. Les règles européennes peuvent fixer des objectifs, des obligations et des définitions. Il appartiendra toutefois aux villes et aux gouvernements nationaux de traduire ces exigences en mesures concrètes : autorisations, contrôle de l'application, reporting, accès à l'espace public, financement, intégration dans les régimes de REP et obligations des entreprises.
Le Danemark offre un exemple important de la manière dont l'expérience opérationnelle peut éclairer l'élaboration des politiques nationales. Le projet pilote d'Aarhus a permis de recueillir des données concrètes sur les taux de retour, le comportement des consommateurs, les infrastructures de collecte, l'assainissement et la logistique.
Cela ouvre une voie plus large pour les politiques publiques : les projets pilotes locaux peuvent démontrer la faisabilité du réemploi, tandis que des cadres nationaux peuvent contribuer à son déploiement à grande échelle grâce à des exigences harmonisées, des normes communes et une planification des infrastructures.
En ce sens, une politique de réemploi réussie ne doit pas être conçue comme une mesure isolée, mais comme un ensemble cohérent de mesures combinant :
- Des exigences de performance, pour garantir les bénéfices environnementaux.
- Des incitations économiques et réglementaires, pour favoriser l'adoption.
- Des infrastructures et des normes partagées, pour rendre la participation pratique et évolutive.
- Un suivi et un contrôle de l'application, pour garantir que les systèmes produisent des résultats concrets.
En savoir plus sur le Règlement européen sur les emballages et les déchets d'emballages (PPWR) ?
Modèles financiers : rendre le réemploi économiquement viable
La pérennité financière d'un système urbain de réemploi repose sur une répartition équilibrée des coûts et des revenus. Bien qu'un investissement initial soit nécessaire dans les automates de collecte, les centres d'hygiénisation et les plateformes numériques, le partage des infrastructures permet d'atteindre une réelle rentabilité opérationnelle.
Principaux postes de coûts d'un système urbain
- Parc d'emballages : acquisition du stock initial de contenants réemployables de haute qualité et remplacement des pertes.
- Infrastructure de collecte : acquisition, installation, maintenance et nettoyage des automates de reprise.
- Transport et logistique : tournées régulières de collecte des contenants usagés et réapprovisionnement des commerces en contenants propres.
- Hygiénisation industrielle : lavage, désinfection, séchage et contrôle qualité dans des installations spécialisées.
- Plateforme numérique : gestion des consignes, compensation financière (clearing), traçabilité unitaire et lutte contre les fraudes.
La valeur d'une infrastructure partagée
Lorsque des centaines de commerces s'appuient sur un même réseau de collecte et de lavage, les coûts unitaires de nettoyage et de transport baissent considérablement grâce aux économies d'échelle. Les systèmes urbains mutualisés deviennent ainsi la formule la plus compétitive et la plus accessible pour les restaurateurs.
Étude de cas : Aarhus, Danemark — Le système REUSEABLE
L'exemple le plus complet et le mieux documenté de système urbain d'emballages réemployables avec collecte automatisée est le projet pilote REUSEABLE à Aarhus. Lancé en janvier 2024 dans le cadre d'un partenariat de trois ans entre la municipalité d'Aarhus et TOMRA Reuse, le système a été conçu pour éliminer à la source les déchets de vente à emporter dans le cœur urbain.
Contexte : pourquoi Aarhus a lancé cette expérimentation
Les études de caractérisation des déchets menées par la ville ont révélé que 48 % des déchets jetés dans les poubelles publiques du centre-ville étaient des emballages jetables de vente à emporter. Plus de 58 établissements se sont engagés volontairement dans la démarche pour remplacer le jetable par une boucle circulaire vertueuse.
Composants du système
Le système REUSEABLE à Aarhus est une solution complète de bout en bout comprenant plusieurs composants interconnectés :
Parc d'emballages réemployables
Le système comprend une gamme standardisée de sept formats de gobelets et contenants pour boissons chaudes et froides. Chaque emballage porte un code QR sérialisé unique assurant l'identification unitaire, l'activation de la consigne et la traçabilité complète dans le réseau.
Commerçants participants
Entre 53 et 58 commerçants du centre d'Aarhus participent au programme, notamment des cafés, boulangeries et enseignes de restauration rapide. Les commerçants s'acquittent d'une redevance de circulation par emballage pour couvrir les coûts d'hygiénisation et de logistique, ce qui les dispense de tout lavage en boutique.
Infrastructure de collecte automatisée
TOMRA exploite plus de 25 points fixes de collecte automatisée dans le centre-ville d'Aarhus, complétés par 2 à 15 machines temporaires lors des événements majeurs. Les automates fonctionnent 24h/24 et 7j/7 et ne requièrent aucune intervention humaine pour la réception des contenants.
Remboursement numérique de la consigne
Pour restituer un gobelet, l'usager présente sa carte bancaire sans contact ou son smartphone sur l'automate. La consigne (5 DKK par gobelet) est immédiatement recréditée sur son compte bancaire. Les contenants peuvent être introduits empilés, et le système recrédite automatiquement chaque consigne sur la carte correspondante.
Centre d'hygiénisation centralisé
TOMRA exploite un centre industriel d'hygiénisation conçu sur mesure à Ecopark (Aarhus). Les contenants y sont lavés et désinfectés selon les normes d'hygiène alimentaire les plus exigeantes, contrôlés puis conditionnés pour être redistribués. Grâce à la recirculation, le process ne consomme que 0,5 décilitre d'eau par gobelet.
Opérations logistiques
Un véhicule utilitaire électrique assure la livraison des emballages propres et la collecte des contenants usagés dans les automates. Les tournées sont optimisées chaque jour en fonction des commandes des commerçants et du taux de remplissage transmis en temps réel par les capteurs des machines.
Plateforme numérique
Le système géré ouvert (OMS) de TOMRA Reuse constitue l'épine dorsale numérique : gestion des consignes, compensation financière, suivi du taux de rotation et génération de rapports de durabilité pour les commerces et la ville.
Portail de commande en ligne
Les commerces partenaires commandent leurs emballages propres via un portail en ligne intuitif. Les contenants sont livrés prêts à l'emploi avec leurs consignes activées numériquement, garantissant un réapprovisionnement simple et rapide.
Résultats et enseignements du projet pilote REUSEABLE à Aarhus
Après plus de deux ans d'exploitation, le système REUSEABLE a généré des résultats remarquables et de précieux enseignements opérationnels.
Indicateurs de performance (début 2026) :
- Plus de 1,8 million de gobelets collectés depuis le lancement
- Taux de retour : 87 % la première année (730 000 gobelets), 89 % la deuxième année (820 000 gobelets)
- Des gobelets individuels ayant franchi plus de 40 cycles de réemploi
- Plus de 25 points de collecte automatisés répartis dans le centre-ville
- Entre 53 et 58 commerces partenaires actifs
Satisfaction des usagers : dans une enquête menée fin 2024 par la municipalité d'Aarhus auprès de 1 039 habitants en collaboration avec Epinion, 84 % des utilisateurs se sont déclarés satisfaits ou très satisfaits du système REUSEABLE. Fait notable, la satisfaction augmente avec la fréquence d'utilisation, démontrant que l'effort de restitution n'est pas un obstacle dès lors que l'expérience est fluide.
Enseignements majeurs :
- La praticité est le premier moteur de l'adoption : le premier critère mentionné par les non-utilisateurs pour franchir le pas est l'implantation de davantage d'automates, au plus près des lieux de vente.
- Des taux de retour en hausse constante : parti de 87 % après la première année, le taux de retour a grimpé à 89 % la seconde année, se rapprochant des performances des systèmes de consigne traditionnels pour bouteilles et canettes.
- La gestion des pointes d'affluence est décisive : pendant l'Aarhus Festuge 2025, plus de 150 000 gobelets ont été écoulés en 10 jours avec un taux de retour de 95 %, ce qui a nécessité une organisation rigoureuse du lavage, des équipes et de la logistique. Un panachage flexible de personnel permanent et temporaire est indispensable.
- Le partenariat municipal est la clé de la réussite commerciale : la collaboration étroite entre TOMRA Reuse et la Ville d'Aarhus a été identifiée comme un facteur clé de succès. Le soutien de la mairie apporte de la légitimité, simplifie l'implantation des automates sur l'espace public et sécurise l'adhésion des restaurateurs.
- La phase de preuve de concept est désormais validée : comme l'a souligné René Jørgensen, responsable d'exploitation de TOMRA Reuse à Aarhus : « Au départ, les usagers percevaient cette fluidité presque comme de la science-fiction. Aujourd'hui, ils sont avertis : ils savent ce qui fonctionne et posent des questions très précises. Les villes sont prêtes à prendre les décisions pour passer à l'échelle. »
- Impact sur les politiques publiques nationales : le succès d'Aarhus a inspiré le gouvernement danois, qui a créé un secrétariat national (Norion) pour concevoir un modèle de réemploi pour la restauration à emporter à l'échelle de tout le Danemark.
- Reconnaissance européenne : le système a remporté le European Reusable Award. Simon Rossau, chef de projet emballages circulaires à la Ville d'Aarhus, a déclaré : « TOMRA a joué un rôle déterminant dans le développement et l'exploitation de ce système... Ce partenariat public-privé est indispensable pour déployer des solutions circulaires performantes. »
Vidéo : The Story of Stuff — Comment Aarhus a déployé un système de gobelets réemployables à l'échelle de la ville

Extension du modèle : CopoMais à Lisbonne
Fort de l'expérience d'Aarhus, TOMRA Reuse a déployé un second système à échelle urbaine : CopoMais à Lisbonne (Portugal). Lancé en novembre 2025, CopoMais est une initiative conjointe de la Ville de Lisbonne, de l'association nationale de l'hôtellerie-restauration (AHRESP) et de TOMRA.
Le contexte de Lisbonne présente des spécificités marquées : la ville accueille plus de 8 millions de touristes par an en plus de ses deux millions d'habitants métropolitains, et le quartier du Bairro Alto est l'une des zones de vie nocturne les plus denses d'Europe. La municipalité ayant interdit les gobelets en plastique jetables en mai 2024, le besoin d'un dispositif de réemploi opérationnel était immédiat.
Les gobelets CopoMais sont assortis d'une consigne remboursable de 0,50 €, et le réseau d'automates de déconsigne s'étend progressivement dans le centre historique. D'ici la fin de l'été 2026, au moins 17 automates publics seront opérationnels dans les quartiers de Bairro Alto, Bica, Cais do Sodré et Santos.
Comme l'explique João Jalé, Senior Manager chez TOMRA Reuse au Portugal : « Avec CopoMais, nous sommes fiers de proposer, aux côtés de nos partenaires, un système innovant et performant pour gérer l'usage des gobelets réemployables à grande échelle pour les résidents et les visiteurs de Lisbonne. Ce système permet aux professionnels de se conformer aux exigences réglementaires de la ville tout en réduisant leurs coûts et leur empreinte écologique. »
Conclusions principales : les clés du succès d'un système urbain de réemploi
À la lumière des retours d'expérience et des études de cas présentés, quatre conclusions majeures se dégagent pour bâtir avec succès un système urbain d'emballages réemployables pour la vente à emporter :
1. Il doit être pratique pour le consommateur
La commodité d'usage est le facteur le plus déterminant pour susciter et pérenniser l'adoption. Cela implique une forte densité de points de collecte dans les zones passantes, un geste de retour intuitif, une disponibilité 24h/24 et un remboursement de consigne immédiat sans friction. L'expérience d'Aarhus le confirme : les usagers demandent avant tout davantage de machines de collecte, et la satisfaction augmente avec la répétition de l'expérience.
2. Il doit être neutre ou avantageux pour les commerçants
Pour que les restaurateurs adoptent le réemploi à grande échelle, le modèle économique doit être vertueux. Le coût de participation au système — achat des emballages, gestion des flux — doit être équivalent ou inférieur à celui de l'achat et du traitement des emballages jetables. Un dispositif qui ferait peser une charge financière ou opérationnelle excessive sur chaque commerçant ne parviendra pas à fédérer le réseau nécessaire.
3. Il doit s'appuyer sur une infrastructure partagée et une hygiénisation centralisée
Une infrastructure ouverte et mutualisée est la clé de voûte de la scalabilité et de l'efficience. Lorsque de multiples commerces partagent un réseau unique d'automates et une usine de lavage dédiée, les coûts unitaires diminuent, l'expérience client devient fluide (acheter n'importe où, rendre partout) et les exigences d'hygiène sont garanties avec une rigueur professionnelle constante. Les modèles qui demandent à chaque commerce de laver ses propres contenants se heurtent rapidement à des limites d'espace, d'hygiène et de commodité.
4. Il requiert l'engagement et le soutien de la municipalité et des acteurs clés
Un système urbain de réemploi ne peut pas être une simple initiative privée isolée. Il exige un écosystème mobilisé comprenant :
- L'engagement municipal : la collectivité doit soutenir activement le dispositif par ses arrêtés, la mise à disposition du domaine public, le contrôle et la communication citoyenne. Les verrous techniques sont levés ; le succès dépend de la volonté politique, de l'ingénierie financière et de la mobilisation des commerçants.
- Un cadre réglementaire incitatif : des réglementations telles que le PPWR au niveau européen, ou l'interdiction municipale des gobelets jetables à Lisbonne, créent les conditions qui rendent le réemploi indispensable. Une politique efficace doit comporter des objectifs de performance pour garantir les gains écologiques, des incitations économiques pour stimuler l'adhésion, une infrastructure partagée et des mécanismes de contrôle rigoureux.
- Un financement pérenne : le système doit trouver son équilibre économique par les redevances d'usage, la gestion de la consigne et, le cas échéant, un co-investissement public ou des incitations fiscales locales.
- L'adhésion du secteur de la restauration : la participation des cafés, snacks et restaurants est essentielle. Le soutien officiel de la ville transforme une contrainte commerciale en un projet de territoire fédérateur.
Perspectives d'avenir : de la phase pilote au passage à l'échelle
La question n'est plus de savoir si les systèmes urbains de réemploi sont viables. Les résultats d'Aarhus, Lisbonne, Copenhague et d'autres métropoles démontrent qu'ils sont pleinement opérationnels. L'enjeu est désormais de passer d'expérimentations locales à une infrastructure interurbaine industrialisée, portée par l'harmonisation du règlement européen PPWR, des modèles éprouvés et une demande croissante des citoyens.
Comme l'a résumé Geir Sæther, directeur de TOMRA Reuse : « Aarhus est une formidable vitrine d'un système urbain d'emballages réemployables déployé à grande échelle. Notre ambition est de rendre le réemploi pratique, performant et transparent, afin d'en faire une alternative crédible et durable aux emballages jetables. »
Avec le cap clair fixé par le PPWR, le plan national danois inspiré d'Aarhus et les réflexions engagées d'Amsterdam à Bruxelles, l'ère du réemploi urbain n'est plus une promesse lointaine : elle est déjà en marche.